Et si, au lieu de bloquer une protéine toxique, on pouvait tout simplement la découper ? C’est l’idée que vient de concrétiser l’équipe de David Baker, prix Nobel de chimie 2024. Dans deux études publiées mercredi 14 octobre dans la revue Nature, ses chercheurs ont fait concevoir par une intelligence artificielle des enzymes inédites, de véritables « ciseaux moléculaires », capables de couper des fragments de protéines liées à la maladie d’Alzheimer et à la maladie de Charcot. Une prouesse technique, mais testée uniquement en laboratoire.
Ce qu’il faut retenir
- L’équipe du Nobel David Baker a conçu par IA des enzymes « ciseaux » inédites (Nature, 14 octobre 2026).
- Elles coupent l’amyloïde-bêta (Alzheimer) et TDP-43 (maladie de Charcot), plus de 100 millions de fois plus vite que la réaction spontanée.
- Tests en tube à essai et sur cellules uniquement : ni animal, ni humain.
- Aucun traitement avant des années, s’il voit le jour.
Une protéine conçue par IA, c’est quoi ?
Les protéines sont des chaînes d’acides aminés, les « briques » du vivant. Quand la chaîne est courte, on parle de peptide ; quand elle est longue et repliée en 3D, de protéine. Pour en savoir plus, consultez notre guide des peptides.
Jusqu’ici, la plupart des médicaments protéiques s’inspirent de molécules qui existent dans la nature. L’Institute for Protein Design de l’université de Washington, à Seattle, fait autrement : un logiciel d’IA générative, RFdiffusion, dessine sur ordinateur une protéine qui n’a jamais existé, à la manière d’un générateur d’images qui crée un visage inédit. Les chercheurs la fabriquent ensuite et vérifient si elle fonctionne. Nous avions déjà décrit cette nouvelle course aux peptides conçus par IA.
Qu’ont-ils découvert ?
Les chercheurs ont créé de toutes pièces des protéases, des enzymes qui coupent une protéine à un endroit précis. C’était un défi ancien : la liaison qui relie les acides aminés est extrêmement solide.
- Première étude (enzymes à zinc) : sur 135 modèles testés, 36 % ont coupé leur cible au bon endroit. Le meilleur accélère la coupure plus de 100 millions de fois par rapport à la réaction spontanée. Des versions ont découpé l’amyloïde-bêta, la protéine qui forme les plaques d’Alzheimer, ainsi que TDP-43, impliquée dans la maladie de Charcot (sclérose latérale amyotrophique).
- Seconde étude, menée avec Donald Hilvert (École polytechnique fédérale de Zurich) : 13 modèles actifs sur 69, soit environ 1 sur 5. Ces enzymes fonctionnent aussi dans des cellules humaines cultivées en laboratoire.
L’intérêt ? Un médicament classique s’accroche à une seule cible. Une enzyme, elle, coupe, puis passe à la suivante, des milliers de fois. « Il y a cette possibilité d’utiliser votre médicament à des concentrations très, très faibles », explique Anqi Chen, chercheuse postdoctorale à l’institut, au média américain GeekWire (traduit par nos soins). David Baker parle, dans le communiqué de l’université, d’« une avancée majeure pour la conception de protéines ».
Pourquoi rester prudent ?
- Aucun test chez l’animal ni chez l’humain : les découpes ont été obtenues sur des protéines purifiées, en tube à essai, et dans des cellules en culture. Couper une protéine dans une éprouvette ne dit rien de l’effet sur un cerveau malade.
- Beaucoup d’échecs : près de 2 modèles sur 3 dans la première étude, 4 sur 5 dans la seconde, n’ont pas fonctionné. Et deux obstacles restent entiers, selon GeekWire : le risque que le système immunitaire attaque la protéine, et le besoin d’un interrupteur pour l’activer ou l’arrêter.
- Qui finance et qui y gagne ? Les travaux sont financés par des fonds publics et philanthropiques (Howard Hughes Medical Institute, Instituts nationaux de la santé américains, fondation Gates…). Les auteurs ont déposé des demandes de brevet provisoires. Enfin, aucun avis de chercheur indépendant n’avait été publié au moment où nous écrivons ces lignes.
Qu’est-ce que ça change pour vous ?
Rien dans l’immédiat. Ces enzymes ne sont ni des médicaments ni des produits en essai clinique : elles n’existent que dans des laboratoires de recherche, et il faudra des années d’études chez l’animal puis chez l’humain avant d’envisager un éventuel traitement. Méfiez-vous de toute offre en ligne qui se réclamerait de ces travaux.
En France comme en Belgique, la prise en charge d’Alzheimer et de la maladie de Charcot passe par un suivi spécialisé (consultations mémoire, centres de référence de la sclérose latérale amyotrophique). Les besoins sont immenses : le nombre de nouveaux cas de démence pourrait doubler d’ici 2050. Si vous ou un proche êtes concerné, la bonne question à poser à votre neurologue est simple : existe-t-il un essai clinique ouvert auquel je pourrais participer ?
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Sources
- Chen A., Wu K. et al., Baker D., « Computational design of metalloproteases », Nature, 14 octobre 2026
- Choi H. et al., Hilvert D., Pellock S. J., Baker D., « De novo design of cysteine proteases », Nature, 14 octobre 2026
- UW Medicine, « Molecular ‘scissors’ open path to new therapies », communiqué, 14 octobre 2026
- GeekWire, « Institute led by UW Nobel winner uses AI to build molecular scissors targeting disease proteins », 14 octobre 2026
- Unite.AI, « Baker Lab Designs AI Proteases That Cleave Disease-Linked Proteins », octobre 2026
Article publié à titre d’information, il ne remplace pas l’avis d’un professionnel de santé. Aucun produit non autorisé ne doit être utilisé hors cadre médical. Avertissement médical.
